CONFLUENCES MUSICALES

Les articles et autres textes

Le 'ûd

Omar Metioui


I - HISTOIRE DE DEUX PEUPLES


La musique arabo-andalouse est le résultat d'un métissage entre la musique arabe venue de l'Orient, la musique afro-berbère du Maghreb et la musique pratiquée dans la Péninsule Ibérique avant l'année 711, date à laquelle Târiq Ibn Ziyâd traverse le détroit pour conquérir l'Andalousie. En effet, cette région, terre de brassage entre plusieurs civilisations, donne lieu à une éclosion sans précédent d'un art musical qui connaît un développement fulgurant pendant plus de huit siècles aussi bien en Andalousie qu'au Maghreb.

 

Après le décret d'expulsion des Morisques, en 1609, et leur exode massif au Maghreb, cet art perdure grâce à l'intérêt que lui portent les autochtones et donne naissance notamment au flamenco. Il laisse par ailleurs des empreintes indélébiles dans différents folklores et dans l'imaginaire populaire espagnol. Le Maghreb, quant à lui, devient l'unique défenseur et continuateur de cette tradition musicale jusqu'à présent.

 

II - HISTOIRE D'UN INSTRUMENT QUI A REUNI PLUSIEURS PEUPLES

 

Le 'ûd, roi des instruments, continue d'occuper une place de prédilection dans la tradition musicale arabo-andalouse. Instrument de base de la musique savante, il commence à frayer son chemin dans les genres populaires.

 

En Orient, une évolution importante dans le jeu du 'ûd est initiée par Muhyi d-Dîn Haydar, maître 'udiste qui forme en Iraq des élèves qui connaîtront une renommée internationale comme Munîr Bachir, son frère Jamil, surpris par une mort précoce en 1977, et Salman Choukr. Avec Mounir Bachir le 'ûd sera élevé au rang d'instrument soliste grâce au récital qu'il donne dans le musée d'ethnomusicologie de Genève sur invitation du musicologue Simon Jargy. L'enregistrement de ce concert, diffusé en Europe, va avoir un impact décisif sur le devenir de cet instrument. Aujourd'hui en Iraq c'est Nassir Shamma qui prend la relève en enseignant ces nouvelles techniques en Tunisie et en Egypte.

 

Concernant cette école, qui a gagné une grande partie de la tendance actuelle, on peut former un certain nombre d'observations. Tout d'abord, la sonorité du 'ûd a beaucoup souffert de part les modifications apportées dans la facture de l'instrument. Sans rentrer dans les détails, la résultante de ces altérations rapproche le timbre du 'ûd à celui de la guitare. En outre, le développement d'un jeu vertical qui insiste sur les tierces et l'octave, le jeu simultanée des cordes et l'adoption des œuvres classiques occidentales, éloigne le musicien spécialiste de l'art de la modalité pour le verser dans le monde de la tonalité. La technique du plectre dans l'attaque des cordes (zand) est devenue molle et rend le discours musical moins ponctué, inintelligible et sans force expressive.

 

En Turquie, pendant des siècles le 'ûd est délaissé au profil du tanbûr (instrument à cordes pincées et métalliques avec un long manche). Au début du XXème siècle, apparaissent de très grands virtuoses du 'ûd qui révolutionneront la technique de jeu comme Yorgo Bakanos, Cinucen Tonikorur et Ud Hrant. En Iran, quelques formations commencent à intégrer timidement le 'ûd.

 

En Egypte, des interprètes-compositeurs du XXème siècle comme Mohamed Kasabji, Mohamed Abdelouahab, Riad Senbati et Farid al-Atrache vont avoir une grande influence sur les masses populaires arabes et s'imposeront en maîtres absolus du 'ûd qui feront école. Farid Al-Atrache faisait arracher des hurlements (Allah, Yâ Lîl, Yâ 'În...) de la poitrine de centaines de spectateurs au moment magique de ses improvisations (taqâsîm) foudroyantes et innovatrices sur le 'ûd.

 

Dans le style de jeu oriental du 'ûd, au Maroc sera distingué le compositeur et virtuose des années soixante du siècle passé, Ahmed Al-Baydaoui.

 

Par ailleurs, le Maghreb possède la particularité d'avoir sauvegardé, grâce au processus de la transmission orale, un corpus classique de musique traditionnelle savante qui tire ses origines de l'époque de l'islamisation du Nord de l'Afrique et de l'Andalousie (VIIème s.). Cet édifice musical connaîtra une évolution différente de la musique orientale qui subira l'influence des autres civilisations, notamment, la persane et la turque. On peut résumer brièvement les spécificités de l'école arabo-andalouse par le développement d'une approche mystique à travers le concept du tab' (mode), par la prédominance du système diatonique, par le chant selon la nûba et par la prééminence de la rythmique musicale sur la métrique poétique.

 

A vrai dire, dans le Maghreb actuel on assiste à la coexistence de deux tendances divergentes. D'une part, nous avons les adeptes de l'art traditionnel qui bataillent pour sa préservation et sa divulgation. D'autre part, nous avons les modernistes qui prirent pour modèle l'école égyptienne en essayant toutefois d'intégrer dans leurs compositions modernes des éléments du langage musical propres à leurs régions.

 

Dans le répertoire classique, les traditionalistes continuent de pratiquer le 'ûd arabo-andalou comme la kwîtra à Alger et Tlemcen, le 'ûd 'arbî à Constantine et en Tunisie parallèlement au 'ûd sharqî (oriental). Quant au 'ûd ramal marocain, il est tombé en désuétude vers la moitié du siècle passé. Alors que dans le répertoire de la chanson moderne ou pro-égyptienne, on emploie uniquement le 'ûd prédominant ou 'ûd sharqî. Le nom de virtuoses traditionnel comme Khamis Tarnan (Tunisie) ou la famille Fergani (Constantine) en ce qui concerne le 'ûd 'arbî/tunsî, m'allem Bahhar (Alger) pour la Kwitra, maîtres Ahmed Shâf'i et Mohamed Ben l-Arbi Temsamani pour le 'ûd sharqî joué avec un style andalou-maghrébin passent inaperçus. Donc, dans nos pays du Maghreb, nous avons un problème urgent. Il faut redonner à l'art traditionnel la place qu'il mérite dans nos sociétés en quête de modernisme. L'autre problématique consiste à changer l'attitude des orientaux qui sont imperméables à la culture qui leur arrive de l'Occident musulman.

 

Aujourd'hui, à travers le monde plusieurs instrumentistes arabes, turques et occidentaux tentent d'amplifier les possibilités de l'instrument aussi bien dans le domaine de l'exécution que celui de la facture. Parallèlement, plusieurs cellules de réflexion et recherche scientifique commencent à naître aussi bien en Occident que dans les pays arabo-musulmans. Nous ne pouvons que nous réjouir de cette ouverture. Notre espoir est de voir chaque nation arabo-musulmane donner au 'ûd une personnalité originale, d'autant plus que la richesse se cherche dans la diversité.

 

III - L'ART DE L'IMPROVISATION

L'improvisation, à mon sens, est pour la musique l'équivalent de la poésie pour la prose. C'est une forme condensée d'exprimer les idées. Il faut éviter le discours rébarbatif et créer constamment un effet de surprise. L'improvisation consiste à donner une nouvelle vie à une œuvre sans la détruire. Cette technique s'acquiert grâce aux méthodes traditionnelles d'apprentissage. En effet, dès les premiers contacts avec la musique, l'apprenti doit s'imprégner du chant, du rythme et de la technique instrumentale pour pouvoir développer une mémoire multidirectionelle. Il ne faut surtout pas procéder à une parcellisation de la matière musicale à l'instar des méthodes classiques occidentales. Cependant, il ne faut pas perdre de vue l'assujettissement de l'art de l'improvisation aux schémas et règles imposés par les caractéristiques du tab' elles-mêmes liées à l'échelle modale, avec ses intervalles propres, et à l'influence psychophysiologique qu'il a sur l'être humain. L'équation qu'il faut résoudre consiste, à partir des éléments précités, à pouvoir créer cette atmosphère spécifique du tab'/ maqâm tout en respectant les règles rigoristes de l'esthétique établis par la tradition. Cette tendance permet de différencier entre un travail qui tire sa légitimité de la tradition et entre les multiples tentatives, à la mode, qui veulent échapper à toute règle, pour faire l'économie du dur apprentissage, en donnant libre cours à leur propre fantaisie. Dans ce dernier cas, l'improvisation devient l'équivalent de l'anarchie. La musique est un art noble, sérieux et sublime. Plutôt que de semer le désordre, elle doit nous aider à retrouver l'équilibre et à élever notre âme et notre spiritualité. Sinon, elle devient de la perversion.

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