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AL BOUGHAZ

SEMINAIRE 2003

"LE PATRIMOINE ARCHITECTURAL DE TANGER"
Organisé par l'Association AL BOUGHAZ

En collaboration avec l'INSTITUT FRANÇAIS DE TANGER-TETOUAN

PROXIMITÉ ET TOLÉRANCE À TANGER PENDANT LE 19ÈME SIÈCLE


Susan GILSON MILLER
Directrice du Programme des études marocaines, Harvard University, USA


Je souhaiterais évoquer l'espace urbain de Tanger et comment la présence des minorités non-musulmanes a conféré à l'ancienne médina son caractère spécifique. La particularité de Tanger réside dans le mythe et la mémoire de son cosmopolitisme. Comme les medersas de Fès, les jardins de Marrakech, et les toits verts de Chaouen, le caractère hybride de la population est le trait distinctif qui a créé et continue de nourrir l'ambiance particulière de la ville.

Mais mythe et mémoire ne sont pas l'histoire. II faut chercher les données pour vérifier une réalité qui est maintenant acceptée sans réserve. Les chroniques, les cartes et relevés, et même les témoignages des anciens habitants de la ville forment une documentation précieuse qui nous aide dans nos efforts pour reconstituer le passé.

Nous avons aussi une documentation extraordinaire devant nos yeux. La ville elle-même parle d'une une voix forte, à travers ses bâtiments, ses rues, et ses murailles. C'est le rôle des architectes d'écouter les pierres qui parlent, et celui des historiens de mettre leur message en contexte. En effet, nous partageons une approche méthodologique basée sur l'idée que "parcours sociaux et parcours spatiaux sont à envisager ensemble," selon l'expression de Bernard Lepetit. Dans notre approche des minorités de Tanger pendant le 19ème siècle, nous posons les questions suivantes :

1) Quel était l'emplacement des minorités dans l'ensemble de la ville ?
2) Quelle était leur distribution spatiale ? Où demeuraient-ils ? Selon quels principes cette distribution était-elle structurée ?
3) Quel impact architectural cette présence non-musulmane a-t-elle produit sur le tissu urbain ?

L'emplacement des minorités dans la ville

C'est un fait connu que Tanger, à la différence des autres villes marocaines, n'a jamais eu de mellah, c'est?à?dire un quartier à part, spécifiquement destiné à la population juive. Les sources historiques nous informent que le déplacement des populations juives obéissait à un ordre du sultan. Le contexte de ces déménagements diffère d'une ville à l'autre, d'une période à l'autre. Dès lors, la question se pose : Pourquoi pas de mellah à Tanger ?

A mon avis, l'explication réside dans les points suivants :

a- Jusque dans la première moitié du 19eme siècle, la population minoritaire de Tanger était très restreinte et par conséquent ne constituait pas une menace sociale ou commerciale pour la majorité. II n'y avait donc pas de raison pour expulser les juifs du centre ville, à la différence de Fès, où les juifs représentaient une forte concurrence commerciale pour les musulmans.

b- Au contraire des autres villes, les non-musulmans de Tanger ont bénéficié de la faiblesse du pouvoir central liée à son éloignement. Ils ont aussi profité des relations très étroites avec les élites locales. Leurs relations amicales étaient basées sur les associations économiques, les échanges, les affaires traitées en commun.

c- Les non-musulmans bénéficiaient d'une certaine autorité dans la ville. Consuls, agents commerciaux et banquiers, ils ont acquis une importance de premier plan dans le fonctionnement économique de la ville, et leur opposition au principe du cantonnement a fait forte impression sur la majorité.

Pour toutes ces raisons, parmi les autres, un quartier minoritaire séparé n'a donc jamais existé à Tanger.

Quelle était la distribution spatiale de la population minoritaire ? Où résidaient-ils ?

Nous possédons une documentation très riche sur cette question à travers les registres des biens habous. Partiellement publiés par Michaux-Bellaire en 1914 ( Les Habous de Tanger, Registre officiel d'actes et de documents, part 2, Analyses et extraits. Vol. 23, Archives Marocaines. Paris : Ernest Leroux,1914) ces registres révèlent une intense activité dans le secteur immobilier avec une forte participation des acteurs minoritaires. Les transferts de propriété entre juifs et musulmans étaient particulièrement nombreux. Par exemple le cas de Yusuf ash-Shriki as-Swiri.

En 1858, le nadhir des habous a échangé avec un certain Yusuf as-Shriki , commerçant juif originaire de Essaouira, a échangé une maison des biens habous, estimée à 30 mithqals et voisine de celle de Yusuf, dans le quartier Beni Ider, contre une boutique appartenant à Yusuf dans le même quartier. Grâce à ses deux chambres contiguës, Yusuf as-Swiri à pu construire la synagogue as-Swiri (qui existe encore dans le quartier dans un état précaire). Les archives donnent les preuves des rapports de proximité entre communautés dans le domaine des transferts immobiliers, impliquant souvent des biens habous.

A propos de la distribution minoritaire dans l'espace, il semble que les trois communautés, juive, chrétienne et musulmane, ont vécu côte à côte, en particulier dans le quartier Beni Ider. Ce quartier présentait beaucoup d'avantages :
- proximité par rapport au centre commercial, aux portes et à la douane ;
- fraîcheur de l'air et vue sur la mer ;
- abondance de l'eau dans une ville réputée pour sa sécheresse.

Nos études actuelles se concentrent sur le quartier Beni Ider, dans lequel nous effectuons des recherches en profondeur sur l'architecture et l'usage de l'espace. D'après nos données, nous découvrons que le quartier a évolué rapidement vers la fin du 19ème siècle en raison d'une accélération des nouvelles constructions. Les bâtisseurs indigènes ont adopté les méthodes étrangères en utilisant de nouveaux matériaux et techniques venues d'Europe. Ces innovations reflètent une hybridation esthétique et définit Tanger comme ville coloniale, bien avant la période du Protectorat. Dans le domaine de l'architecture et de l'art de construire, Tanger était très en avance sur le reste du Maroc.

Je conclue avec les observations suivantes :

A propos des non-musulmans à Tanger au 19ème, il ne faut pas penser a priori que chrétiens et juifs étaient identiques aux yeux de la majorité. Bien que leur statut soit équivalent selon la loi islamique, leurs pratiques sociales différentes jouaient un rôle déterminant. Sans entrer trop en détail dans ce sujet épineux, on peut dire qu'un indice fort de cette différence entre les deux groupes concerne précisément cette question de l'usage de l'espace. Nous avons découvert que l'imbrication de la minorité juive dans le tissu urbain était plus prononcée que celle des européens. En effet, à partir des années 1880, les européens ont commencé à chercher de nouveaux terrains hors de la médina au moment où la majorité de la population juive choisissait de rester enclavée dans les murailles. Par conséquent, on peut conclure que la modalité d'insertion dans le tissu urbain est une mesure pertinente du capital social détenu par chaque minorité.

II faut prendre en compte le magnétisme de cette ville et l'influence continuelle que ses espaces exercent sur l'imaginaire des individus même lorsqu'ils n'habitent plus la ville. Des synagogues conservées, une cathédrale rénovée, sont les symboles d'une expérience vécue dans le passé mais qui reste encore vivante dans la mémoire. Ces bâtiments -ces lieux de mémoire- constituent une revendication permanente des non-musulmans sur la ville.

Enfin, c'est l'ensemble de ces éléments qui confèrent sa spécificité à Tanger. Maisons, rues, rapports entre site religieux et domicile, emplacements des boutiques et des points d'eau, touts ces éléments donnent le sens du lieu. Chaque maison ancienne qui disparaît, chaque toponyme remplacé, chaque cimetière saccagé, est un trou dans le tableau historique et une perte de mémoire. Le patrimoine de la ville devrait être conservé avec un esprit de tolérance et d'ouverture et sans chauvinisme.